Le passé de l'Europe est-il le futur de l'Asie ?
De troublantes similitudes existent entre l’Asie d’aujourd’hui et l’Europe d’avant 1914. La Chine exige de jouer un rôle à la mesure de ses ambitions, comme l’Allemagne à la fin du XIXe siècle. La puissance dominante, les États-Unis, ne sait pas plus limiter l’expansion de la puissance émergente que la Grande-Bretagne il y a un siècle. Face à l’exacerbation du nationalisme en Asie, les leçons de la Première Guerre mondiale doivent être retenues pour éviter une escalade dangereuse.
Du fait de la mondialisation, on observe depuis le début du XXIe siècle une convergence des modes de vie sur tous les continents. Mais, paradoxalement, on constate aussi que l’écart se creuse entre les modèles des relations internationales dans les différentes aires géographiques. Ainsi la configuration des relations diplomatiques en Asie de l’Est ne ressemble-t-elle guère à la situation stable qui règne dans l’Europe d’aujourd’hui. Elle s’apparente davantage au tumultueux équilibre des puissances qui prévalait sur ce continent au XIXe siècle.
En Asie de l’Est, les nationalismes s’exacerbent et les contentieux territoriaux ne cessent de s’envenimer. Les principaux responsables politiques ont tendance à se défier de leurs homologues voisins et nourrissent mutuellement des soupçons sur leurs intentions. Ils jouent des sentiments nationalistes de leurs peuples pour en tirer des avantages de politique intérieure, alors qu’il serait plus sage de chercher à les apaiser. En outre, la classe politique japonaise n’a pas su admettre ses responsabilités historiques comme l’a fait l’Allemagne, ce qui n’a pas permis de tourner la page des terribles crimes commis au cours de l’histoire récente. Ces souvenirs douloureux sont encore vivaces dans la mémoire de beaucoup d’Asiatiques, ce qui ne fait que compliquer les relations entre les pays de la région.
Le resserrement de l’interdépendance économique entre Chine, Corée du Sud, Japon et pays de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) ces dernières décennies ne semble pas non plus contribuer de façon significative à la stabilisation des relations politiques. Et la situation tendue en Asie de l’Est fait craindre à la communauté internationale une possible escalade régionale en cas de crise ouverte. Serait-ce aller trop loin que d’esquisser une comparaison entre l’Europe d’avant 1914 et l’Asie d’aujourd’hui ? Rappelons que la Première Guerre mondiale a éclaté malgré l’optimisme d’un Norman Angell qui prêchait, quatre ans plus tôt, la paix par l’interdépendance économique… […]
PLAN DE L’ARTICLE
- Les risques liés au déplacement de la puissance
- L’expérience européenne depuis les années 1890
- La diplomatie volontariste de la Chine depuis 2010
- De l’Europe du XIXe siècle à l’Asie du XXIe siècle
- Que faire ?
Yoon Young-kwan, docteur de l’université Johns Hopkins, est professeur de relations internationales à l’université nationale de Séoul. Il a été ministre des Affaires étrangères de la République de Corée de février 2003 à janvier 2004.
Traduit de l’anglais par Valentine Deville-Fradin.
Article publié dans Politique étrangère, vol. 79, n° 1, printemps 2014
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