Vivre avec la Russie
La Russie puise en partie sa force dans les erreurs et les illusions de l’Occident de l’après guerre froide. Sa force, bruyante, est largement en trompe-l’œil, économiquement et militairement. Ni leader ni modèle, la Russie a besoin des nations occidentales. Et ces dernières ne peuvent négliger le poids de Moscou dans des zones stratégiques du monde. Il faut considérer la Russie comme une puissance nécessaire dans un monde de la puissance en pleine recomposition.
Le Grand Méchant Loup est de retour. Et il est russe. Ce qui inquiète (nous aurions à nouveau un ennemi à notre mesure), ou rassure (finalement, l’ennemi est toujours le même). La montée déraisonnable des énervements « pro » et « anti », rend désormais difficile l’évaluation rationnelle du problème stratégique posé par la Russie – tout acteur international, et tout lourd acteur, posant par définition un problème stratégique... L’irrationalité des échanges actuels ne vient-elle pas d’abord de ce que les discours sur la Russie nous renvoient à nous-mêmes (c’est difficilement supportable), à nos errances et à nos fautes ? D’où une incapacité largement partagée à mesurer objectivement ce qui fait la force et la faiblesse de la puissance russe, aujourd’hui. D’où, aussi, la difficulté à adopter vis-à-vis de Moscou des stratégies laissant de côté les crispations idéologiques, et faisant sa part à l’intérêt de chacun.
Russie, méchant miroir
Vaincue de la guerre froide, la Russie est le premier témoin – la première victime ? – de l’emballement qui soude l’Occident autour d’une bonne conscience démocratique dominatrice et ravageuse. Les années 1990 sont pour Moscou celles d’une reductio capitis brutale, qui s’accompagne d’une humiliation que travestit mal un alignement sans question sur l’Ouest, en tous domaines, culturel, économique, diplomatique. La bonne conscience occidentale, elle, ne se satisfait pas d’avoir amené l’ennemi à penser droit ; elle se traduit concrètement en choix de politique étrangère.
Conscience auto-proclamée du monde, le nouvel Occident qui se voit comme « communauté internationale » pousse son avantage. On dira qu’il est naturel de profiter des circonstances – certes, mais il vaut mieux imaginer les conséquences de ses manœuvres. L’action dans les Balkans, l’élargissement militaire de l’OTAN, la guerre contre la Serbie, la dénonciation unilatérale par Washington du traité ABM, la guerre américaine contre l’Irak, le renversement de Khadafi, le déploiement en Europe de systèmes antimissiles, et même la poussée à l’Est d’une Union européenne peu soucieuse de ses conséquences politiques – pour ne citer que ces exemples – témoignent pour Moscou non seulement de sa marginalité objective, mais de la volonté concrète des Occidentaux, et surtout des États-Unis, de la traiter comme res nullius. Alors même que, passée l’ère de la diplomatie « romantique » de Kozyrev, Poutine croyait avoir multiplié les signes de bonne volonté vers l’Ouest : déclarations et facilités accordées après le 11 Septembre, ouverture vers l’Union européenne, propositions Medvedev, jusqu’au vote au Conseil de sécurité sur la Libye…
PLAN
- Russie, méchant miroir
- Les faiblesses d’une force
- L’intérêt russe et notre intérêt
Dominique David est conseiller du président de l’Ifri.
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Vivre avec la Russie
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