L'avenir des think tanks
Dans ce numéro spécial de Politique étrangère consacré aux actes de la Conférence organisée par l'Ifri le 10 avril 2019 au Grand amphithéâtre de la Sorbonne, à l'occasion de son quarantième anniversaire, découvrez le débat animé par Bassma Kodmani entre Thomas Bagger, Thomas Gomart, Robin Niblett.
Bassma Kodmani
Nous allons parler du rôle des think tanks, de leurs incertitudes et de leur avenir. Tout responsable d'un think tank s'interroge chaque jour sur ce qu'il faut faire, sur la manière de préserver sa crédibilité, son indépendance, son rayonnement. Pensez-vous que nous, communautés de think tanks, servons à quelque chose ; et d'ailleurs à quoi ? Et si un think tank a pour rôle de rendre intelligibles les questions internationales, et de préconiser un certain nombre de directions pour la prise de décision politique, ma première question sera la suivante : comment expliquer aux responsables politiques qu'il est dans leur intérêt de travailler avec les think tanks ? Question d'autant plus importante que nous avons désormais affaire à des dirigeants politiques pour qui le monde des think tanks n'est pas a priori d'un intérêt crucial…
Qui écoute les think tanks ?
Robin Niblett
Ce qu'a dit ce matin Bruno Le Maire, citant Xi Jinping qui constatait que les Européens ont mis trois siècles à construire ce que les Chinois ont élevé en quarante ans, m'a particulièrement frappé.
Le plus difficile est de parler de l'avenir des think tanks. On connaît aujourd'hui une prolifération des think tanks dans le monde (plus de 1 000 aux États-Unis, plus de 500 en Chine…), qui semblent connaître un âge d'or. Ils apparaissent nécessaires parce que nous sommes dans un monde turbulent. Et pourtant, le paradoxe est que nous sommes incertains de notre crédibilité et de notre rôle. Normalement, nos publics principaux sont les gouvernements et les élites de direction, dans le privé et le public. Nous faisons de la prévision, des analyses les plus objectives possible ; nous essayons de donner des conseils, ce qui s'avère parfois difficile parce que nous ne sommes pas élus – mais nous pouvons aussi parfois dire ce que d'autres ne peuvent pas dire… Les gouvernements prêtent sans doute aujourd'hui moins d'attention à ce que nous disons parce qu'ils vivent dans un monde de médias où l'actualité domine chaque instant (voir l'exemple du Brexit).
Comment prouver aux gouvernements l'importance des think tanks aujourd'hui ? Nous avons besoin de montrer que nous sommes en contact avec des milieux que le gouvernement ne touche pas forcément. Nous pourrions nous aussi communiquer à travers les médias. Mais le public aussi nous regarde d'une manière quelque peu sceptique, tant nombre d'entre nous se sont vus comme des gestionnaires de la mondialisation, en en illustrant les côtés positifs sans en voir les dangers. Le scepticisme du public peut donc se combiner au défaut d'attention gouvernemental. […]
Thomas Bagger est directeur pour la Politique étrangère au Cabinet du président fédéral (Allemagne).
Thomas Gomart est directeur de l'Ifri.
Robin Niblett est directeur du Royal Institute of International Affairs (Chatham House, Royaume-Uni).
Bassma Kodmani est directrice de l'Arab Reform Initiative.
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L'avenir des think tanks
Des empires dans tous leurs États
L’idée d’empire s’est concrétisée en Europe dans une histoire complexe, héritière de l’éclatement de l’empire romain, du Saint-Empire romain germanique à l’empire austro-hongrois et à celui des tsars. Les empires peuvent être des facteurs de paix en internalisant les conflits, mais aussi, comme au xxe siècle, facteurs de guerre. Leur dissolution conduit souvent à l’instabilité ; mais leur mode de fonctionnement pré-national pourrait aussi aider à penser le post-national.
Les débats contemporains sur « la fin des États »
La thématique de « la fin des États » a suscité de vigoureux débats dans les cercles universitaires dans les années 1970 et à la fin de la guerre froide. Ils ont connu de nouveaux développements après le 11 septembre 2001, la crise économique de 2008, le Brexit et la victoire de Donald Trump. Si l’on examine ces débats à travers un triple prisme – stratégique, économique et morphologique –, on s’aperçoit que l’opposition entre disparition et résistance des États est largement stérile.
Danser avec les États
Depuis les années 1990, l’Europe a connu un processus de fragmentation, et ses États les plus anciens subissent aujourd’hui des tentations sécessionnistes. Ailleurs, nombre d’intégrités territoriales ont volé en éclat et la mondialisation accouche, de fait, d’une multiplication des structures étatiques. Sur l’impuissance de nombre des nouveaux États rôde l’ombre des empires, mal disparus ou renaissants, et la sécession ne garantit pas le fonctionnement harmonieux des nouveaux États.
Chine : l’énergie, un enjeu stratégique
Les besoins énergétiques de la Chine sont très importants et vont continuer à augmenter. Du développement économique et de la réduction de la pauvreté dépend la stabilité du Parti communiste. Pékin est déjà le premier importateur de pétrole et de gaz et le premier producteur et consommateur de charbon. Le facteur énergétique joue un rôle central dans les décisions stratégiques des dirigeants chinois qui font preuve d’un « internationalisme utilitariste fortement teinté de Realpolitik ».