Un an après le coup d’État : une Birmanie en déroute
Le coup d'État de février 2021 s'est heurté à une résistance que les militaires n'attendaient pas : manifestations, boycotts, glissement vers une résistance armée s'opposant à la répression du pouvoir. Les éléments d'une véritable guerre civile sont en place, alors que l'ASEAN étale son impuissance, que les Occidentaux réagissent mollement et que Russie et Chine appuient discrètement le régime militaire pour sauvegarder leurs intérêts stratégiques : le corridor des Nouvelles routes de la soie ou les ventes d'armes.
Dire que le coup d’État du 1er février 2021 a échoué est un euphémisme. L’armée qui pensait pouvoir imposer sa loi bute encore sur un mouvement de résistance populaire, déterminé et audacieux, qu’elle n’avait pas anticipé. Fait nouveau : la population, qui vit mal une répression aveugle dans un contexte de pandémie et de difficulté économique, s’organise aussi pour empêcher la junte de réussir et la priver de la capacité à gouverner. Après cinquante ans de fermeture et de contrôle militaire, elle a goûté à l’appel d’air démocratique et voit ce coup d’État comme un anachronisme dont elle refuse la charge pour les générations à venir. Dans ce contexte, rien n’indique que la guerre civile dans laquelle s’enfonce le pays trouve une issue rapide.
Le pays a basculé dans une guerre civile dont les Occidentaux n’ont mesuré ni l’ampleur ni la violence. Les pays de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) redoutent les conséquences de ce chaos sur leur propre situation et sont dans l’embarras d’une décision qui pourrait leur être reprochée. Chine et Russie, qui n’ont toujours pas reconnu le Conseil d’administration d’État (SAC) – nom officiel du gouvernement –, hésitent entre intérêts d’affaires et peur de dommages collatéraux.
Un pays dans l’impasse
Après quelques rumeurs délibérément calibrées et diffusées, la Tatmadaw (nom de l’armée birmane) intervient le 1er février 2021 au matin pour arrêter Aung San Suu Kyi et le président Win Myint ; interdire l’accès du Parlement élu (le scrutin de novembre 2020 a été très favorable à la LND, Ligue nationale pour la démocratie) qui devait se réunir ce jour-là ; proclamer l’état d’urgence pour une période d’au moins un an et confier les pleins pouvoirs au commandant en chef Min Aung Hlaing. Immédiatement, la population réagit : les médecins d’abord, puis les universitaires, les fonctionnaires et enfin une jeunesse qui refuse le fait accompli et un retour en arrière estimé anachronique. Des manifestations s’organisent et prennent de l’ampleur non seulement dans les grandes villes (à Yangon, Mandalay et même Naypyidaw, la capitale), mais aussi dans les villes moyennes (Sittwe, Lashio, Meiktila, Moulmein…) et les villages. Tout le monde y participe, y compris femmes et enfants (voir les « protestations des casseroles »). Depuis les années 2010, une société civile – militants des droits de l’homme, intellectuels, artistes, organisations non gouvernementales (ONG)… – s’est engagée pour la défense des principes démocratiques et alimente la réflexion et l’action politiques. […]
PLAN
- Un pays dans l’impasse
- Une armée plus divisée
- Une économie en difficulté
- L’ASEAN impuissante ?
- Les grands partenaires extérieurs
Sophie Boisseau du Rocher est chercheuse associée au Centre Asie de l'Ifri.
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