Trump II contre la gouvernance du numérique : une croisade aux États-Unis et en Europe
Depuis son arrivée à la Maison-Blanche, l’administration Trump II mène une campagne systématique de déréglementation des secteurs technologiques, tant aux États-Unis qu’en Europe. Comment l'Europe peut-elle maintenir le dialogue tout en préservant son cadre de gouvernance ?
Titre
Trois points clés
Aux États-Unis, cette offensive s’est traduite par la suppression des cadres existants en matière d’IA, de cybersécurité et de modération des contenus. Elle est portée par une galaxie d’acteurs publics (président et vice-président, bureaux au sein de la Maison-Blanche, agences indépendantes comme la FCC et la FTC, législateurs) et privés aux outils puissants, sans faire toutefois l’unanimité dans le camp républicain.
En Europe, la pression américaine s’est fortement intensifiée, dépassant les critiques historiques de Washington (protectionnisme, discrimination contre les entreprises américaines) pour dénoncer une supposée censure gouvernementale et l’illégitimité démocratique de l’UE.
Pour affaiblir les cadres réglementaires européens, l’administration américaine mobilise une panoplie de leviers diplomatiques, économiques et informationnels : enquêtes menées par les ambassades, interdiction de séjour aux États-Unis, menaces de barrières douanières, de contrôle export, ou de contraintes d’accès au marché américain, campagne sur les réseaux sociaux… Conformément à l’objectif de l’administration de « cultiver la résistance », cette stratégie américaine s’appuie sur des relais européens (élus d’extrême-droite, entreprises, ONG).
Face à cette campagne américaine, l’Europe a tout intérêt à accélérer ses efforts de souveraineté et de continuité des services numériques. Les entreprises européennes, quant à elles, gagneraient à mieux cartographier leurs vulnérabilités aux leviers de pression américains. Sur le plan réglementaire, maintenir une ligne ferme s’impose : tout recul affaiblirait la crédibilité de l’UE et encouragerait l’instabilité. Une communication précise (sur l’impératif de transparence et non de censure prévu par le DSA) et cohérente (évitant les apparences d’une implémentation discriminatoire) reste cruciale.
Explorer les coopérations ciblées avec l’exécutif (cybersécurité, protection des mineurs, lutte contre la fraude), dialoguer avec les législateurs fédéraux et nationaux américains sur l’IA et les données, et avertir les entreprises américaines des effets contre-productifs de cette offensive pourrait atténuer certaines divergences.
« Supprimer, supprimer, supprimer » : la campagne de déréglementation aux États-Unis
Depuis le premier jour de son retour à la Maison-Blanche, le président Trump a amorcé un effort vigoureux pour réduire ce qu’il décrit comme « le bourbier en constante expansion de réglementations fédérales complexes », supprimant de nombreuses mesures de ses prédécesseurs. L’objectif est explicite : pour toute nouvelle réglementation adoptée, dix doivent auparavant être éliminées. Ce vaste effort de déréglementation s’inscrit dans la tradition d’une préférence républicaine pour l’intervention limitée du gouvernement dans l’économie, et dans l’ambition trumpiste de réduire l’ampleur de l’« État profond »
Dans le domaine de la tech, cette démarche reflète également la critique conjointe de Trump et de la Silicon Valley à l’encontre de l’augmentation des mesures réglementaires de l’administration Biden, perçue comme « anti-tech ».
Cet effort de déréglementation aux États-Unis est justifié par trois principaux narratifs, qui précèdent de loin la seconde administration Trump, mais sont (re)mis en avant et en œuvre avec bien plus de force depuis un an : l’innovation étouffée, l’épouvantail chinois et la peur de la censure.
Le rôle clé de la Maison-Blanche et des agences indépendantes
Ces efforts sont dirigés par le président Trump et le vice-président Vance, très actif sur le sujet, et par un ensemble de responsables politiques au sein de l’administration. Certains poursuivent un idéal libertarien de réduction du gouvernement fédéral et de ses réglementations, comme Russell Vaught, directeur de l’Office of Management and Budget (OMB).
D’autres sont issus de la Silicon Valley et du monde du capital-risque, et défendent une vision optimiste, pro-exportation, et un encadrement minimal de la tech, avec le soutien actif du secteur privé. Outre le vice-président Vance, ce groupe compte notamment Michael Kratsios, qui dirige l’Office of Science and Technology Policy ou le conseiller du président sur la science et la technologie David Sacks. Dans la déclinaison diplomatique de cet effort (principalement contre les mesures européennes), le département d’État est très actif, notamment le secrétaire Marco Rubio et la sous-secrétaire Sarah Rodgers. En dehors de l’administration à proprement parler, les directeurs d’agences (supposément) indépendantes se sont également saisi de cet agenda :
- Brendan Carr, qui préside la Commission fédérale des communications, a lancé une « initiative de déréglementation massive » intitulée « supprimer supprimer supprimer » et ;
- Andrew Ferguson, nommé à la tête de la Commission fédérale du commerce (en charge de la lutte contre les pratiques monopolistiques) a à la fois recommandé la suppression de nombreuses réglementations et ouvert des enquêtes sur des sujets chers au président, comme la « censure par les plateformes technologiques ».
L’administration bénéficie également dans cet effort du soutien d’une partie du Congrès. Malgré l’absence de consensus au sein des républicains, certains élus sont influents sur ces sujets, comme le sénateur du Texas Ted Cruz, qui préside la Commission sénatoriale du commerce et s’est impliqué en faveur de la déréglementation de l’IA, ou le représentant de l’Ohio et président de la commission judiciaire Jim Jordan, très engagé contre la modération des contenus en ligne.

Plutôt que de supprimer toute forme de régulation, l’administration cherche à en réorienter les objectifs pour les aligner sur les priorités politiques et idéologiques du gouvernement.
Ces ambitions de déréglementation se heurtent également à la volonté des États d’établir un cadre réglementaire en matière de protection des données ou de gouvernance de l’IA. L’administration Trump et certains élus républicains ont tenté d’imposer un moratoire d’une décennie sur toute mesure étatique de gouvernance de l’intelligence artificielle, sous les encouragements des entreprises de la tech comme OpenAI, Google, Meta ou Andreessen Horowitz. D’abord proposé au Congrès, ce moratoire se heurte à une opposition bipartisane locale (gouverneurs, procureurs généraux) et nationale, et est rejeté à 99 voix contre 1 au Sénat, forçant l’administration à agir par un décret (à la légalité contestée) en décembre 2025.
L’administration Trump fait également pression directement sur les élus des États (par exemple dans l’Utah ou l’Ohio) pour les pousser à abandonner leurs projets de loi sur l’IA, provoquant en mars 2026 la protestation de cinquante législateurs républicains locaux dans une lettre ouverte. Négligeant la préférence traditionnelle du parti républicain pour les « droits des États » (states’ rights), l’administration Trump tente ainsi d’utiliser son pouvoir budgétaire et réglementaire pour empêcher l’émergence d’une gouvernance de l’IA à l’échelle locale.
«Show respect to America and our amazing Tech companies»: la pression contre la réglementation européenne
Depuis environ un an, l'opposition américaine à la règlementation européenne du numérique s’est intensifiée, avec une agressivité accrue, des outils inédits déployés par l’administration, et une focalisation croissante sur l’accusation de « censure ».
Les reproches américains sont multiples, reprenant en partie les argumentaires présentés ci-dessus : sur l’impact négatif de la réglementation sur l’innovation, la nécessité de ne pas entraver les entreprises américaines dans leur course avec la Chine, ou l’assimilation des politiques de modération des contenus à de la censure.
Une galaxie d’acteurs aux outils puissants
Ces critiques sont activement relayées par l’exécutif américain – en particulier les équipes du président, vice-président, du département d’État et de la FCC – qui déploie une panoplie d’outils pour tenter de contraindre l’Europe à alléger, suspendre ou supprimer sa réglementation. D’une part, les membres de l’administration et du Congrès multiplient les discours, déclarations aux médias et publications sur les réseaux sociaux critiquant les réglementations – présentées par J.D. Vance comme « des erreurs terribles pas seulement pour les États-Unis mais aussi pour vos propres pays » – et affirmant l’opposition totale de Washington à ces mesures. Ces prises de positions dénoncent également avec véhémence les amendes imposées par la Commission aux entreprises américaines pour manquement aux règlements européens. En particulier, l’amende de 120 millions d’euros imposée à X a entraîné un pic d’activité sur le réseau de la part des officiels américains en décembre 2025.

Le classement des membres du gouvernement les plus actifs sur X contre la réglementation européenne du numérique illustre l’implication des acteurs identifiés ci-dessus. Les deux pouvoirs – législatif et exécutif – sont actifs, avec un écho différent : si les élus du Congrès postent davantage de messages, ceux de la sous-secrétaire d’État génèrent nettement plus d’interactions (likes, réponses, reposts).
Outre les discours, l’administration utilise les restrictions sur le commerce pour tenter d’infléchir la position européenne. À plusieurs reprises, le président Trump a ainsi menacé d’imposer des barrières douanières aux pays qui « attaquent nos incroyables entreprises de la tech » en adoptant des réglementations.

Dans le but d’alléger ou supprimer la réglementation européenne du numérique, l’administration Trump déploie donc avec force un ensemble d’outils, mêlant à sa campagne publique une pression diplomatique, des menaces de représailles commerciales, et un argumentaire sécuritaire. S’il est ardu de mesurer l’impact de chacun de ces leviers, comme le résume un diplomate européen « c’est la combinaison qui est efficace, et l’imprévisibilité ».

Titre Edito
« Cultiver la résistance » : la stratégie américaine s’appuie sur des relais européens
« Cultiver la résistance » : la stratégie américaine s’appuie sur des relais européens
La Maison-Blanche comme les Big Tech mobilisent les entreprises européennes dans cet effort. L’administration Trump joue également de ses liens avec les extrêmes droites européennes, qu’elle développe dans un but affiché de « cultiver la résistance face à la trajectoire actuelle de l’Europe au sein des nations européennes », sur les sujets liés à la réglementation du numérique et bien au delà.
Cette campagne américaine est abondamment citée par les parlementaires européens hostiles aux mesures d’encadrement de la tech, sur les réseaux comme dans les questions des parlementaires à la Commission. Sur les réseaux, les exemples abondent de parlementaires européens qui, comme la représentante allemande Christine Anderson (AfD, groupe Europe des Nations Souveraines), citent Jim Jordan pour souligner qu’il « a raison de contester les excès de pouvoir de l’UE » liés au DSA, ou J.D. Vance comme signe « rassurant que les États-Unis comprennent la sévérité de la situation » en matière de « censure ».
Ces exemples sont loin d’être anecdotiques. Le graphique ci-dessous – représentant les mentions, réponses et retweets des parlementaires européens critiquant la réglementation européenne du numérique – fait ainsi émerger l’intégration très forte des comptes américains dans cet écosystème.
Ces eurodéputés relaient ainsi doublement la campagne américaine : ils l’invoquent comme argument d’autorité, et amplifient les avertissements de Washington en alertant sur « les nombreuses conséquences négatives dans la relation UE-US » ou les « tensions dans les relations transatlantiques » que « provoquerait » l’application de la loi.

Comment l’Europe peut-elle faire face ?
- L’Europe a tout intérêt à accélérer ses efforts de souveraineté et de continuité des services numériques.
- Les entreprises européennes gagneraient à mieux cartographier leurs vulnérabilités aux leviers de pression américains.
- Maintenir une ligne règlementaire ferme s’impose : tout recul affaiblirait la crédibilité de l’UE et encouragerait l’instabilité.
- Explorer les coopérations ciblées avec l’exécutif (cybersécurité, protection des mineurs, lutte contre la fraude).
- Dialoguer avec les législateurs fédéraux et nationaux américains sur l’IA et les données.
- Avertir les entreprises américaines des effets contre-productifs de cette offensive pourrait atténuer certaines divergences.
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