Replay - Guerre au Moyen-Orient : quels scénarios après l’échec des négociations ?
Après l’échec des négociations entre Iraniens et Américains au Pakistan, Donald Trump a annoncé un blocus sur le détroit d’Ormuz, ce qui a eu pour effet immédiat de faire remonter le prix des hydrocarbures. La guerre au Moyen-Orient est entrée dans une nouvelle phase dont l’issue est incertaine.
Pour tenter d’anticiper la suite des événements, l’Ifri réunit un panel de spécialistes qui analyseront les modalités possibles de déroulement et les conséquences de deux scénarios : l’un optimiste qui verrait un déblocage rapide du détroit d’Ormuz, l’autre pessimiste qui conduirait à un enlisement voire à une escalade.
Intervenants :
Sébastien Jean, directeur associé de l'Initiative géoéconomie et géofinance de l'Ifri
Dorothée Schmid, responsable du programme Turquie/Moyen-Orient de l'Ifri
Marc-Antoine Eyl-Mazzega, directeur du Centre énergie et climat de l'Ifri
Modération :
Marc Hecker, directeur exécutif de l'Ifri, rédacteur en chef de Politique étrangère et chercheur au Centre des études de sécurité de l'Ifri
En savoir plus sur la conférence ici.
À RETENIR
1. Dynamiques Géopolitiques et Formats de Négociation
L'échec des discussions au Pakistan a redéfini les rapports de force régionaux :
L'émergence des puissances moyennes : Le Pakistan s'est imposé comme un médiateur de premier plan, parvenant à obtenir un cessez-le-feu au Liban en faisant pression sur l'administration Trump. On observe également un ralliement de l'Égypte et de la Turquie au bloc Arabie saoudite-Pakistan.
L'autonomie européenne : Face à une diplomatie américaine jugée "erratique" ou "imprévisible", la France, le Royaume-Uni et désormais l'Italie (sous l'impulsion de Giorgia Meloni) tentent de coordonner une position commune pour sécuriser le détroit d'Ormuz. La France est perçue par les pays du Golfe comme un partenaire fiable et prévisible.
La stratégie de l'Iran : Téhéran utilise le blocage du détroit d'Ormuz comme levier pour démontrer son rôle central dans la mondialisation et exiger la fin des sanctions. L'Iran lie désormais la réouverture du détroit au maintien du cessez-le-feu au Liban.
Le dossier nucléaire : Donald Trump semble vouloir reprendre les négociations sur le nucléaire de manière unilatérale, écartant le format multilatéral (JCPOA) qui incluait les Européens, les Chinois et les Russes, bien que ces derniers pourraient tenter de revenir dans le jeu.
2. Marchés de l'Énergie : Rééquilibrages et Fragilités
La situation pétrolière et gazière est marquée par des paradoxes :
Choc de production : En mars, 7 millions de barils/jour ont été retirés du marché dans le Golfe. L'Arabie Saoudite a réagi en redirigeant les deux tiers de ses flux vers la mer Rouge, tandis que les Émirats ont relancé leur terminal de Fujairah.
Stocks stratégiques : La Chine, de manière surprenante, n'a pas encore puisé dans ses réserves massives et continue de recevoir du pétrole iranien via des négociations directes.
Limites des alternatives : Le Venezuela possède des ressources immenses, mais le délabrement de ses infrastructures (puits, ports, stockage) rend impossible une compensation rapide sans des dizaines de milliards de dollars d'investissements. De même, les pipelines terrestres de contournement sont coûteux (estimés à 55 milliards $) et restent vulnérables aux attaques de drones.
Le gaz en Europe : Le marché reste calme car nous sommes dans un creux de demande saisonnier, mais le restockage n'a pas commencé.
3. Résilience et Souveraineté de l'Europe
L'Europe est jugée plus robuste qu'en 2021 face à une crise énergétique :
Production bas carbone : L'Europe dispose de 350 TWh supplémentaires d'électricité décarbonée (300 TWh de renouvelables et 50 TWh de nucléaire).
Électrification : Avec 30 millions de pompes à chaleur et 700 000 bornes de recharge, les alternatives technologiques aux hydrocarbures sont désormais une réalité concrète.
Défis structurels : Malgré cette résilience, l'Europe souffre de délais d'instruction trop longs pour ses projets d'infrastructures et d'un manque de stratégie gazière unifiée.
4. Impacts Économiques Transversaux
Le conflit engendre des cascades de risques ("billard à trois bandes") :
Inflation et taux : L'inflation pourrait atteindre 6 % mondialement dans un scénario sévère. En Europe, les taux d'intérêt longs ont déjà grimpé de 40 points de base, impactant l'immobilier et l'investissement.
Pénuries industrielles : Des goulots d'étranglement critiques apparaissent sur l'hélium (semi-conducteurs), le soufre et les engrais (sécurité alimentaire mondiale).
Le paradoxe des marchés : Les bourses restent optimistes car elles estiment qu'une escalade n'est dans l'intérêt de personne, surtout pour Trump avant les élections de mi-mandat (midterms) où le prix de l'essence est un enjeu politique majeur.
5. Situation à Gaza et au Liban
Divergence Israël/États-Unis : Israël poursuit un objectif d'annihilation militaire (Hamas, Hezbollah), tandis que les États-Unis cherchent une issue politique pour ne pas s'enliser avant leurs élections.
Liban : Israël envisagerait une zone tampon représentant jusqu'à 20 % du territoire libanais dans le sud du pays.
Reconstruction : Trump a déjà évoqué des projets de reconstruction pour Gaza et l'Iran, suggérant que le "gain économique" sera le prochain levier diplomatique si la confiance revient.
Menaces asymétriques : Le risque "low cost" (drones et missiles) demeure la principale menace pour les infrastructures vitales, comme les usines de dessalement au Koweït (97 % de son eau potable).
Enfin, un risque de pénurie de kérosène pour l'été 2026 est explicitement mentionné comme une conséquence possible de la désorganisation des chaînes logistiques.
6. Scénario de déblocage rapide et durable du détroit d’Ormuz
Ce scénario, qualifié de « bénin » par les experts, repose sur une issue diplomatique imminente et une stabilisation des flux.
Signaux diplomatiques : L'Iran a déjà annoncé la réouverture complète du détroit d’Ormuz, en liant explicitement cette décision au maintien du cessez-le-feu en vigueur au Liban. Le Pakistan s'est imposé comme le médiateur central de cette désescalade.
Normalisation économique : Les banques centrales pourraient considérer le choc pétrolier actuel comme « exogène », ce qui permettrait d'éviter une hausse brutale des taux d'intérêt si les anticipations d'inflation restent ancrées.
Reconstruction et investissement : Une sortie de crise rapide permettrait d'activer les projets de reconstruction du Moyen-Orient déjà évoqués par Donald Trump, utilisant le gain économique comme levier pour stabiliser la région.
Limites techniques : Même en cas de déblocage immédiat, les experts avertissent que les chaînes logistiques mettront plusieurs mois à se rétablir. Les problèmes d'assurance pour les navires et les goulots d'étranglement physiques persisteront durant l'été.
7. Scénario d’enlisement ou d’escalade du conflit
Ce scénario, jugé « réaliste » ou « pessimiste », envisage une guerre d'usure ou une extension des frappes.
Escalade militaire : L'Iran pourrait cibler les infrastructures pétrolières saoudiennes ou les pipelines terrestres pour empêcher toute alternative au détroit. En retour, les infrastructures d'exportation iraniennes et leurs complexes pétrochimiques seraient menacés de destruction totale.
Choc économique sévère : Le FMI prévoit que dans ce cas, l'inflation mondiale pourrait bondir à 6 %. En Europe, cela aggraverait la crise du pouvoir d'achat et pèserait lourdement sur les finances publiques en raison du coût des mesures d'amortissement.
Ruptures d'approvisionnement critiques : L'enlisement provoquerait des pénuries physiques de diesel, de pétrochimie et de produits essentiels comme l'hélium (pour les semi-conducteurs) ou les engrais (menaçant la sécurité alimentaire mondiale).
Menaces asymétriques « Low Cost » : La persistance du conflit exposerait les pays du Golfe à des attaques de drones et de missiles contre des cibles vitales, telles que les usines de dessalement d'eau (dont le Koweït dépend à 97 %).
Échec diplomatique : Une escalade forcerait les États-Unis à une négociation unilatérale et tendue sur le nucléaire, isolant davantage l'Europe et laissant le champ libre à une médiation alternative de la Chine ou de la Russie.
Facteur transverse : La résilience européenne
Quel que soit le scénario, l'Europe dispose de leviers de résistance plus forts qu'en 2021 grâce à 350 TWh d'électricité bas carbone supplémentaire (solaire, éolien et nucléaire) et une électrification croissante (pompes à chaleur, véhicules électriques), ce qui limite la contamination de la crise gazière au secteur électrique.
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